On a le droit de le faire. Marguerite Duras. Ecrire







Je n’appartiens pas à mes lecteurs. Je n'appartiens pas à ce journal. Je n’appartiens à personne. On ne me connaît pas par ce journal. Lire ces lignes et croire qu'on peut me lire ainsi à bras ouverts est une illusion. Je ne suis pas réductible à l'avis bien éclairé que l'on se fait de moi en croisant trois lignes deux virgules un bout de titre bien écrit en noir sur blanc, bien serré bien droit. Écrivant ce journal avec les tripes sur la table, sauvée par quelques lignes écrites dans la journée, je me heurte à ma propre étendue, ma propre immensité et à chaque mot je me heurte à ma propre impossibilité. Je n'y écris pas la moitié de ce qui se passe, ou pas. Je tiens l’écriture dans la douleur aigüe quasiment heure par heure. Je ne suis pas un personnage de papier. Je ne suis pas un personnage de roman. Je n'ai pas de vue globale sur ce que je suis, où je vais, d'où je viens. il n'y a pas de vue globale il n'y a pas de structure intérieure à trouver avant le point final. L’écriture de soi ça n'est pas l'écriture d'un roman. Ça n'est pas peaufiner un style et puis une cohérence, un ensemble bien lissé. Ça n'est pas se classer à une école littéraire, une génération, ça n'est pas répondre à un projet. Je ne travaille pas l'enchaînement des jours comme des raccords de chapitre. Je m'en fiche si ça ne colle pas, si ça ne se suit pas. La littérature c’est d’abord une putain de préoccupation esthétique, celui qui sait écrire que l’histoire ne restera qu’un prétexte. Un prétexte à la langue. A l’agencement de la langue. Moi, je suis au boulot dans la tuyauterie, j’ai les doigts dans la merde, le corps qui refuse de manger, de la peur à crever et du vide à revendre, émerveillée presque chaque matin de me trouver ici, dans la pièce de ma vie, raide de fatigue et vivante.


Guitty (Marguerite Bourcart) à Biarritz par Jacques Henri Lartigue, 1905.















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